MICHEL SERRES, l’Europe et... le fétiche arumbaya

Lors d’une brillante conférence donnée à la Résidence de France, dans le cadre de la Présidence française de l’Union européenne *, l’académicien, philosophe et épistémologue Michel Serres a livré sa vision de l’Europe.
(Voir ci-dessous le texte complet de la conférence).

Michel Serres à la Résidence de France : "J'aime l'Europe parce qu'elle ne se présente pas comme un système simple, même pas efficace. J'aime, en effet, ce que la langue populaire appelait autrefois le système D. La débrouille, la bricole ou le rafistolage par pièces et morceaux." - JPEGLoin des clichés technocratiques, l’Europe est, pour Michel Serres, avant toute chose, synonyme de paix. Alors que, naguère encore, "les nations faisaient la guerre et la guerre faisait les nations", l’Europe, elle, a fait la paix. Si bien que tous les les chefs d’Etat et de gouvernement actuels des grands pays occidentaux n’ont jamais connu la guerre, à la différence des hommes de la génération de Michel Serres et de toutes celles qui l’ont précédé. Pour le professeur d’histoire des sciences à Stanford, c’est ce message essentiel, "la chance immense d’être en paix", qu’il faut transmettre à nos enfants et petits-enfants.

JPEG

Selon Michel Serres, l’Europe est aussi une force qui va, et qui en dépit des nombreuses critiques qu’elle peut essuyer, doit toute sa vigueur au fait qu’elle est un organisme vivant, en perpétuelle transformation. Malmenée depuis ses origines, se heurtant sans cesse aux vicissitudes de l’histoire, ayant dû renoncer à ses rêves collectivistes originels ("Depuis la CECA, le charbon a disparu et l’acier est parti en Inde..."), l’Europe, véritable organisme vivant, a survécu. Construction originale, sans cesse en mouvement, hétéroclite, bosselée et raccomodée, indéfinissable, elle ressemble comme une sœur au "fétiche arumbaya à l’oreille cassée" cher à Tintin, "le meilleur modèle de la vie, de ma vie [...]."

Le fétiche arumbaya. "Éventré, cassé, après avoir perdu, au milieu de dix bagarres, sa valeur adamantine, le voilà remis debout sur son vieux socle, soigné, bandé, recomposé, recousu, replâtré, par plaques, vis, fils de fer, éclisses, attelles, bandages, sparadraps… Voilà le meilleur modèle, à mes yeux, de la vie […]" - JPEG

Elle ne doit donc craindre ni pour son homogénéité - ses membres nouveaux et à venir accroîtront son dynamisme -, ni pour sa stabilité - le terrorisme demeure, somme toute, moins meurtrier que le réseau routier -. Le facteur-clé reste le temps, dont l’Europe a besoin, comme tout être vivant, pour se construire et exister. JPEG
* Pour rappel : la France préside le Conseil de l’Union européenne jusqu’au 31 décembre 2008.

Le texte de la conférence de M. Michel Serres, de l’Académie française :

L’EUROPE SUBJECTIVEMENT RESSENTIE

Prend la parole, ici, un homme sans qualité. Ce citoyen quelconque n’a d’autre vertu que celle d’être né. En 1930. Je ne dis pas cela pour me vanter d’avoir émergé au voisinage du néolithique, mais pace que, cette année-là, le nombre des naissances s’effondra.
Rarissime en nombre, ma génération, en effet, eut la chance simple de naître ; la précédente, par millions, avait pratiquement disparu dans la boucherie des tranchées, en 14-18 ; souffreteux, mon père avait été gazé à l’hypérite, autour de Verdun ; athée, il s’était converti, dans cet enfer, sous les éclats des schrapnells et le tonnerre de la Bertha, parmi des jonchées de cadavres. Il ne voulut jamais parler de ce fragment de sa vie.
JPEGDans son collège, seule ma mère se maria, ses autres amies, promises blanches, pleurant toutes la perte d’un parrain, d’un fiancé ou ami possibles parmi ce charnier. Le long de Garonne où je passai mes années d’attente, hors de notre habitat seulement jaillissaient des enfants piaillants ; les maisons voisines abritaient de jeunes et de vieilles veuves, fantômes solitaires, lents, silencieux, vêtus de noir. Les champs alentour de la ville restaient en friches, faute de cultivateurs, socs, jougs et granges en deshérence.
Gaie de l’électricité nouvelle, Paris, capitale culturelle, littéraire, musicale, chansonnière… s’amusait, dit-on ; la province, la campagne, hagardes, se taisaient entre billons et sillons, car sa jeunesse paysanne dormait, dépenaillée en guenilles de fantassins, sous des stèles parallèles alignées jusqu’à l’horizon. Nous n’évaluons jamais la drogue narcotique de la question : qui va gagner ? ou la torpeur narcissique de l’avoir emporté. Oui, Paris avait gagné la guerre, dite grande, et s’adonnait à la fête, alors que le peuple de la France profonde avait perdu ses jeunes et ses mâles ; cette foule du silence haïssait déjà la violence, la politique désuète et la cruauté délirante de l’histoire. Elle refusa l’affrontement de 39 et fuira tout autre massacre à venir. Elle a payé à jamais pour sa paix.
Car la guerre de 14 connut d’abominables tueries.

Mes premiers souvenirs datent de 1936, où, vers mon Sud-Ouest natal, affluèrent d’Espagne des réfugiés, rouges et blancs mêlés, dont une seule et même voix, proche de notre patois, racontait des atrocités, des tortures extrêmes et sophistiquées, insupportables à l’enfance. Il fallut les nourrir, les panser, les loger, leur trouver du travail. Leur guerre civile avait atteint un degré de barbarie analogue à celui dont j’avais failli ne pas naître.
Car la guerilla d’Espagne connut d’abominables tueries.

Quelques mois après à peine, déborda sur nos rivages le tsunami des réfugiés alsaciens, lorrains, belges, flamands, parisiens… Inondant ma ville, la marée décupla en trois jours sa population. Fleuve continu aux souffrances lamentables. Mes premières nuits blanches, j’avais huit ans, je les passai non loin de la Gare, à porter des paquets, découper des bandes velpeau, entasser des couvertures, transporter du pain.
Sise au bord de l’autre fleuve, celui où ne coulait que de l’eau, ma maison de marinier se remplit d’éclopés, d’affamés, de sanglots et, de nouveau, de veuves ; l’une d’entre elles – le père avait disparu quelque part dans la Blitzkrieg - mourut, au garage, sous ma chambre, laissant six petits enfants wallons, dont la dernière, à la mamelle. Mes parents les adoptèrent. Voilà comment j’eus neuf frères et sœurs.
Ce que les historiens, à Paris et dans les capitales, les Universités ou les journaux, appellent la seconde guerre mondiale, passa, dès lors, sur ma tête infantile, écrasée de morts, de bombardements, d’exécutions et de victimes, sur ma cervelle bourrée de traîtrises et de mensonges. On entendait les cris des suppliciés derrière le mur de la Gestapo. On ne savait rien ; les radios mentaient, on nous faisait chanter des hymnes ignobles ; les voyageurs, rares, disaient seulement leur terreur.
J’ai dû, un matin, à onze ans, ignorant de politique, enterrer des condisciples des classes dites terminales, qui s’étaient entretués, la veille, de part et d’autre de la nationale 113, les uns miliciens, les autres maquisards. À la Libération, où une guerre civile intérieure à la France fit rage, où les morts, de nouveau, abondaient dans les champs et les rues, assassinés dans le dos par des vengeances souvent sans rapport avec le conflit, nous apprîmes la Schoah, Nagasaki, Dresde, Hiroshima… Nous avions sauvé des fuyards, des Juifs, des Tziganes, mais sur le nombre diluvien de cadavres, qu’avions-nous fait, sinon relever des miettes ?
Car la seconde guerre mondiale, plus le cortège de ses idéologies, décidèrent d’abominables tueries.

Sorti de ces prisons pour jeunes gens que l’on appelait pensionnats, où nous souffrions dans nos corps au moins autant que des forçats, je dus, naviguant pour la Royale, participer, jeune adulte, à des guerres, de nouveau : l’entreprise de Suez, au moment de la nationalisation du canal par Nasser, et au dernier des conflits outre-mer, celui d’Algérie.
Car les guerres coloniales furent aussi d’abominables tueries.

J’arrêtais ma formation enfantine à Mers-el-Kébir, où je déposai mon ultime vaisseau, après avoir subi un coup de torchon à mer 10, où nous fûmes porté disparus pendant deux semaines par l’Amirauté. Nous suvécûmes à ce que je nommerai mon entrée dans la survie. Oui, depuis, je me survis.

COMMENT, CE SIMPLE INDIVIDU, OUBLIERA-T-IL JAMAIS AVOIR VÉCU LA PÉRIODE LA PLUS ABOMINABLE DE L’HISTOIRE OCCIDENTALE ?

COMMENT, DEVENU PHILOSOPHE, OUBLIERAI-JE QUE NI LA SCIENCE NI LA CULTURE NE NOUS PROTÈGENT DE CA, DE CA QUI A NOM HITLER, STALINE, MAO, PAUL POT, LA SCHOAH, DRESDE ET HIROSHIMA : plus de cent millions de morts parmi les nations les plus savantes, les plus cultivées du monde, et à cause d’elles ?

CORPS ET ÂME

JPEG
Après mon existence, au demeurant banale, je veux présenter mon corps, tout aussi usuel. Mes chevilles, la plante de mes semelles juqu’au mollets, cuisses et plis poplités, mes genoux, sexe et fesses, le tronc entier, du bassin à la ceinture scapulaire, nombril et médiastin compris, biceps et poignets, jusqu’aux ongles, ma nuque, les cheveux qui me restent, mon visage et ses rides, tout, ma peau et mes os, muscles et neurones, tout vous dis-je, tout le visible dense de mon apparence, tout ce que, de loin ou de près, vous appelez de mon nom, tout cet être est fait de guerre. Chair et gueule sculptées de guerre, bête alimentée de guerre, mémoire noire de guerre, gestes, émotions et sentiments de guerre, famine et sanglots de guerre, pitié, supplication, pitié, explosions de pleurs et de pitié, épanchements de larmes sans arrêt possible.
Alors…
… glissée, mêlée, répandue, éparpillée, expansée, diffusée, ensemencée aux plus minuscules parties de mon corps de pitoyable imploration, silencieuse, dynamique, discrète, débordante, efficace, éclatante, jaillissante de liesse, mon âme entière chante la joie de paix.

Je la dois à l’Europe. Je ne puis, depuis lors, traverser le Rhin, sans un sursaut de joie.

MÉMOIRE, OUBLI

Mémoire du corps, mémoire des corps. Au fond du corps de tous les objets inertes, molécule, planète, galaxie ou roche, tout le passé du monde s’encode ; ainsi sur la peau, dans les muscles et les os. Voilà des lieux de mémoire, durs et opaques. La guerre grave et code comme la mort ; voyez mon corps, comme celui de vos pères, comme des monuments aux morts, gravés, gravement encodés.
Guerre codage, guerre mémoire. JPEG
Douce et transparente, la paix coule le long de l’oubli. Nous marchons dans les rues, vaquons à nos affaires, faisons, nourrissons, aimons nos enfants, inconscients que nous vivons en paix. La paix chasse la mémoire. La vie pacifique oublie qu’elle vit, pacifique. Je voudrais, à force de paix, pouvoir effacer de mon corps la mémoire. La vie ne vit qu’à force d’oubli.
Voici donc mon seul message. Nous avons oublié que nous vivions en paix. Essayons de nous souvenir de notre paix. Plaignez, devant vous, le vieux et ses tristes souvenirs. Faites le contraire : oubliez la guerre, certes, mais souvenez-vous toujours que vous vivez en paix.

Vous la devez à l’Europe.
Le monde entier avait dû à une vieille Europe abominable, dix guerres abominables ;
Nous devons désormais à l’Europe nouvelle la paix.

QUELQUES JEUNES GENS…

Du coup, qu’ai-je à transmettre aux générations qui suivent, sinon cette expérience, dont le contenu vif ne gît pas dans les livres et dont la survenue d’une Europe sans guerre les libéra, exceptionnellement dans l’histoire et, pour la morale, miséricordieusement ?
Mes enfants et petits-enfants, qui n’ont jamais connu de guerre, mes étudiantes ou élèves… ont élu à la Maison Blanche Messieurs George Bush et Barack Obama ; Nicolas Sarkozy à l’Élysée ; Tony Blair avant Gordon Brown, premiers en Grande-Bretagne ; Madame Angela Merkel en Allemagne ; Berlusconi, Romano Prodi en Italie, Aznar et Zapatero en Espagne…
JPEGQue suggère cette liste, d’étrange, d’exceptionnel, d’unique dans l’histoire occidentale ? Jamais des chefs n’y gouvernèrent sans avoir connu, dans leur propre vie, de conflit armé sur leur sol. Nous admirons pour la première fois une belle brochette de jeunes gens régnant sur leur pays, vierges de guerre. Premiers puceaux de paix portés au pouvoir.
Jeunes gens ou jeune femme, les voici au faîte sans en supporter certaines conditions lourdes, jadis et naguère chargées sur les épaules de leurs prédécesseurs. Même immédiats : les récents chanceliers d’Allemagne, Mitterrand et Chirac en France, la reine Élizabeth en Angleterre… connurent la guerre. Je ne me souviens, dans l’histoire, d’aucune tête de gouvernement qui n’ait eu aucune connaissance, aucune expérience de l’affrontement guerrier. Tous se conduisaient ou se prétendaient, peu ou prou, responsables d’armées en même temps qu’hommes d’État. D’où une tautologie, vieille comme notre histoire : la guerre fait l’État et l’État fait la guerre.
Le lecteur informé sélectionne aisément dans la liste précédente les jeunes gens inexpérimentés qui, cependant, décidèrent de faire la guerre ; la suite a montré qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
Je demande à un historien plus compétent que moi qu’il cite un intervalle de quelque soixante ans, dans l’espace de l’Europe dite de Schœngen, et par son passé, pendant lequel un chef quelconque n’a pas envoyé ses enfants au massacre.

NOTRE HISTOIRE ABOMINABLE

Souvenons-nous, à nouveau.
Triomphes, victoires, Te Deum, cloches dans les tours des cathédrales… Alexandre et Jules César, Épaminondas et le Pharaon, les Juges de la Bible et Agamemnon, Achille, Louis XIV et Clémenceau, les Hommes Illustres de Plutarque, Charlemagne et Roland de Roncevaux, les conseils guerriers de Machiavel, Napoléon et Bismarck… notre enfance, notre culture, notre mémoire au plus large, notre humanisme lui-même… n’ont cessé de sucer le sang de ce sein-là, celui de l’héroïsme dans les batailles, des peuples courant à la tuerie, des communiqués, le soir, de déroutes ennemies, le tout accompagné des pleurs de veuves sur les tombes de ceux que les vieux nommaient des dieux. Nouveaux dans l’histoire occidentale, les temps contemporains voient, sans les voir vraiment, des maîtres et des citoyens vierges de combat.
Passé une histoire toute dure, quel soudain coup de doux ! Oui, vous voilà doux devant une vieille vie dure : la mienne.
Ce doux, encore un coup, nous le devons à l’Europe.

PENSER LE COLLECTIF ?

Non à la Nation, groupe de ceux qui naquirent là ; non à la Patrie, évoquant les Pères sous le genre femelle ; non à ce Gros Animal, non au Léviathan… non à autant de faux dieux et de monstres sanglants qui exigèrent des mères, régulièrement, la mort de leurs enfants.
NI NATION NI PATRIE, L’EUROPE NE DEMANDERA JAMAIS LA CHAIR ET LE SANG DE CEUX QU’ELLE N’APPELLE PAS SES ENFANTS.`

VOILÀ CE QUE PEUT DIRE L’HOMME SANS QUALITÉ, LE SIMPLE CITOYEN
QUE DIRAIT-IL, EXPERT, D’OBJECTIF

J’entends mille critiques émises contre l’organisation européenne. Elles me paraissent toutes justifées : lourdeur de l’Administration ; babel linguistique ; peu de décisions communes ; oppositions entre les participants… les défauts l’emportent sur l’efficacité.
J’en ajoute une autre, de ma façon : les fondateurs de l’Europe commencèrent par la Communauté du charbon et de l’acier, persuédés, comme les dominants d’aujourd’hui, que l’économie porte l’infrastructure des groupes et du temps. Quelques temps après, il n’y eut plus ni charbon, ni acier, ce dernier sévanouissant même dans les poches d’un magnat de l’Inde.
À supposer que lesdits fondateurs eussent décidé, à la place de ces aciéries et mines si vite disparues, de fonder l’Université d’Europe, ladite communauté vivrait aujourd’hui, et depuis longtemps :
TANT LE DUR NE DURE PAS ;
TANT NE DURE QUE LE DOUX.

EUROPE, DONC : NI NATION, NI ÉTAT, NI FÉDÉRATION, QUOI, ALORS ?

Je ne connais rien aux systèmes politiques, mais je sais décrire quelques systèmes. Les plus parfaits, transparents, efficaces, d’abord : les systèmes formels, déductifs, mathématiques… Sans doute nous font-ils rêver lorsque l’on veut construire, dans le concret des choses ou des hommes. Or, là, plus un système tend vers la transparence et la simplicité, plus il se révèle d’un prix élevé. Totalitarismes, tyrannies, fascismes divers… voilà des organisations aisées à bâtir au moyen d’un seul ingrédient, la violence, aisées aussi à comprendre. Or ces systèmes abstraits, aussi simples même que la Nation, la Patrie ou la Main invisible du marché exigent des tonnes de chair humaine et des kilomètres cubes de sang. Il s’agit, là, de faux dieux, infiniment plus cruels que le Vrai.

J’aime l’Europe parce qu’elle ne se présente pas comme un système simple, même pas efficace. J’aime, en effet, ce que la langue populaire appelait autrefois le système D. La débrouille, la bricole ou le rafistolage par pièces et morceaux.

Un organisme vivant se rapproche beaucoup plus de ce bricolage que de l’harmonie d’un système parfait. Pourquoi ? Parce qu’il dure depuis des centaines de millions d’années. Chaque mutation, chaque événement d’adaptation, chaque lignée, que dis-je, chaque individu, ajoutent ou retranchent une pièce à la machine maintes fois rafistolée, inventent parfois quelque solution locale. À l’explosion du Cambrien, émergèrent les parties dures, qui devinrent des coquilles, des cuirasses de chitine, de os, des vertèbres ; cela s’ajouta, vaille que vaille au mou précédent, avant d’entrer dans ce mou sous la forme de squelette. Et voilà qu’un cerveau hautement électronique se loge dans une cavité aussi vieille qu’une brouette. Voilà un système vivant bien décrit : un ordinateur que transporte une charrette.
Combien de naturalistes, dans l’histoire, s’exclamèrent : si j’avais été Dieu, j’aurais fait plus simple et plus intelligent ! Si j’avais été Schumann, Gasperi, Adenauer… j’aurais pensé mieux ; d’ailleurs je viens de le dire ! Pourquoi le vivant se trouve-t-il ainsi rafistolé ? Parce que le temps, ici, a pris parfois des centaines de millions d’années pour ne jamais cesser d’ajouter ou d’éliminer ceci sans jamais trop changer cela. D’où un salmigondis composite de parties disparates qui marche un temps, la durée que l’on compte comme vie individuelle. Cela explique, sans nul ajout sophistiqué, la fréquence des maladies et la survenue de la mort. Évolutif, l’organisme récapitule du temps ; loin de faire voir l’harmonie d’un système, il montre la dysharmonie accumulative d’un musée, d’une collection, d’un entassement dépareillé, d’une vieille ville où les siècles juxtaposèrent des bâtis de tout style. La vie pratique l’art du collage.

L’HISTOIRE AUSSI

J’aimerais la définir comme un manteau d’Arlequin, empiècements et coutures. Maladie : les fragments se décousent un peu ; mort : les pièces tombent chacune de leur côté ; vie : kaléidoscope multiple des formes, des matières et des teintes du manteau.
L’Europe joue la même commedia dell’Arte.

En politique, je voudrais inverser l’idée que nous nous faisons, instinctivement, du normal et du pathologique. J’ose à peine le dire, mais je le dis : le logique, ici, devient vite pathologique ; alors que le normal fait bon ménage avec l’irrégulier. La politique a des raisons qui excèdent la raison ou inférieures à elle, qui diffèrent d’elle en tous cas. Il arrive que la raison, en politique, arraisonne les collectifs vers la violence et la mort.
Illogique, irrationnel, ces adjectifs sonnent faux ; irrégulier vaut mieux. Il faudrait trouver un mot propre à décrire une asociation mélangée qui ne fonctionnerait ni comme un système déductif ou musicalement harmonieux, ni comme une machine simple, complexe ou électronique, mais… nous n’avons encore évidemment aucun modèle pour exprimer ce que nous savons pas construire, et que nous ne savons pas construire parce que, justement, la vie, ultra longue, dépasse nos courtes capacités pratiques.
L’âge archaïque de l’Europe lui permet de construire une association si neuve qu’elle risque d’imiter nouvellement la vie.
Europe : vieille comme la vie
Inventive comme la vie
Donc inventive par le disparate, l’hétéroclite et l’irrégulier.

Pour parler ainsi, avec arrogance de l’Europe, je ne suis spécialiste ni de sciences politiques, ni de finances, ni d’économie, ni de sociologie électorale… mais j’ai lu le plus profond des Traités sur ces problèmes majeurs : l’Oreille cassée du regretté Hergé.
À sa dernière case, contemplez…

LE FÉTICHE DES ARUMBAYAS REPLACÉ AU MUSÉE

… Éventré, cassé, après avoir perdu, au milieu de dix bagarres, sa valeur adamantine, le voilà remis debout sur son vieux socle, soigné, bandé, recomposé, recousu, replâtré, par plaques, vis, fils de fer, éclisses, attelles, bandages, sparadraps…
Voilà le meilleur modèle, à mes yeux, de la vie, de ma vie, de mon corps et de mon âme, de cet individu ordinaire, sans qualités, douloureux de guerre et remis en place et route par la paix, de la vie collective, de la politique…

Michel Serres, consulat de France,
San Francisco, le 6 Novembre 2008

Dernière modification : 01/12/2008

Haut de page