Historique de la présence française à San Francisco

Par Annick Foucrier

agrégée d’histoire, maître de conférences à l’Université Paris-13, auteur de “Le rêve californien. Migrants français sur la côte Pacifique, XVIIIe-XXe siècles”, Belin, 1999.
Elle a aussi collaboré au livre "San Francisco", collection Terre des villes, Belin, 2003, sous la direction de Jean-François Coulais et P. Gentelle

Pour plus de renseignement, consultez la page web de Mme Foucrier à l’adresse suivante :
http://www.ehess.fr/centres/cena/membres/membres/foucrier.html

Les pionniers
Jusqu’au XVIIIe siècle, l’Océan Pacifique reste un " lac espagnol ", traversé une fois l’an par le galion de Manille qui au retour vers le Mexique longe les côtes de Californie. La découverte en 1741 par l’équipage russe de Vitus Béring des fourrures de loutres de mer et de leur valeur sur le marché chinois provoque une véritable ruée. La progression des Russes le long des côtes de l’Alaska incite la couronne espagnole à occuper le territoire de la Californie à partir de 1769. La baie de San Francisco est explorée en 1775. En 1776, une expédition sous la direction de Juan Bautista de Anza est chargée de la construction du presidio et de la mission. Le fort est établi à l’entrée de la baie, à proximité d’un bon ancrage. La mission est construite quelques kilomètres plus loin, contrairement à ce qu’avait envisagé le missionnaire Francisco Palou qui conseillait de la construire sur le site actuel de Palo Alto, plus ensoleillé. Les Anglais s’intéressent aussi à ces régions. Le capitaine James Cook est chargé de trouver le mythique passage du nord-ouest lorsqu’il part en 1776 pour son troisième voyage d’exploration. Lors d’une relâche sur l’île de Vancouver, ses marins découvrent à leur tour les fourrures de loutres de mer.

Le premier Français en Californie est Pedro Prat, le chirurgien de l’expédition de colonisation espagnole du père franciscain Junipero Serra (1769). Une autre mention de la présence d’un Français en Californie apparaît en 1782 dans les registres de la mission San Buenaventura. Pedro Roy, de Lorient, est le parrain d’un Indien. Quatre ans plus tard, en septembre 1786, l’expédition d’exploration du Pacifique dirigée par La Pérouse relâche à Monterey, alors capitale de la Californie. Ils dépassent sans la remarquer l’entrée de la baie de San Francisco, dissimulée par les brouillards. Représentants d’une puissance alliée de l’Espagne, premiers voyageurs non espagnols à approcher ces côtes depuis leur colonisation, ils sont reçus par le gouverneur espagnol avec toute la cérémonie qu’autorisent les faibles moyens de la nouvelle colonie.

Après l’indépendance du Mexique en 1821, le nombre des Français en Californie grandit. Trappeurs, marins déserteurs des baleiniers, artisans et marchands viennent apporter leurs talents à une société qui se développe peu à peu. Arrivés célibataires, la plupart se marient avec des filles du pays et obtiennent des concessions de terres, généreusement offertes par le gouvernement mexicain, désireux de peupler la région. Ils sont nombreux surtout à Los Angeles, Monterey, Santa Barbara, Santa Cruz et San Jose.

Dans le petit village installé dans une anse de la baie de San Francisco et qui s’appelle encore Yerba Buena, Victor Prudon, un des premiers habitants, possède en 1839 un terrain et une maison, bien visibles sur la première carte du village, dressée en 1840 par un Suisse francophone, Jean-Jacques Vioget. Mais talentueux et ambitieux, Victor Prudon quitte rapidement Yerba Buena pour s’installer à Sonoma, où il devient le secrétaire du puissant commandant de la frontière nord, Mariano G. Vallejo.

La ruée vers l’or
Le traité de Guadalupe Hidalgo, qui vend la Californie aux Etats-Unis le 2 février 1848, et la découverte d’or le 24 janvier 1848 sur les terres de Johann Sutter, un Suisse germanophone, changent la destinée de la Californie. Un afflux massif de candidats à la fortune venus du continent américain, d’Europe et d’Asie, se dirige vers le petit village, qui rebaptisé San Francisco, se transforme en une ville de bois, de boue et de toile, bourdonnante d’activité. San Francisco est un marché sur lequel se traitent l’or de la sierra et les marchandises du monde entier, une ville cosmopolite où " l’ouest rencontre l’est ", et qui se développe rapidement. Sur le plan hérité de l’époque mexicaine, les rues s’étendent, les baies sont comblées et l’amalgame originel fait place peu à peu à une distinction plus fonctionnelle des espaces sociaux, économiques et ethniques.

Vingt à vingt-cinq mille Français, venus de toutes les régions de France, participent à ce mouvement véritablement mondial. La plupart partent vers les mines, mais parmi ceux qui s’installent à San Francisco, beaucoup se regroupent dans les rues Montgomery et Commercial, qui pour cela sont appelées " French town " (le quartier français) en 1851. Restaurants et cafés, maisons de jeux dont la plus célèbre est la Polka, enseignes diverses attirent le regard. Les Français sont " banquiers, médecins, spéculateurs en terrains, importateurs et courtiers en gros, marchands au détail, artisans, manoeuvres. (...) La plupart des meilleurs restaurants et des plus beaux cafés de la ville sont tenus par des Français. Ils ont à peu près le monopole de certaines professions telles que l’importation des vins, la coiffure, etc... Ils sont très habiles aussi dans les petits commerces qui s’exercent dans les rues, vendant des fleurs, des oranges, etc... ", remarque l’Alta California en 1853, mais ils sont aussi cuisiniers, jardiniers, artistes. Deux Français, Jules de France et un acteur nommé Jourdain, auraient été les premiers à offrir une représentation théâtrale professionnelle à San Francisco, en décembre 1849. Les voyageurs soulignent tout spécialement la présence de croupières, actrices et femmes galantes françaises, d’autant plus recherchées que les femmes étaient encore peu nombreuses. Si elles lancent les modes, et tiennent le haut du pavé, elles ne représentent cependant qu’une toute petite minorité même parmi les Françaises dont la plupart travaillent plus modestement avec leurs maris commerçants ou artisans.

En 1853, un Français, Joseph Yves Limantour, déchaîne les passions lorsqu’il revendique la propriété de 17756 acres (la moitié de San Francisco). Ces terrains ne valaient pratiquement rien lorsque le gouverneur mexicain les lui a accordés en 1843 pour solder des dettes, mais dix ans plus tard, avec l’afflux de population, le mètre carré a atteint des valeurs prodigieuses. Menacés dans leurs droits de propriété, les habitants de San Francisco se réfugient dans des tactiques variées. Certains paient, d’autres essaient d’intimider et même d’assassiner Limantour et ses témoins. Finalement, en 1858, la Commission fédérale d’examen des titres chargée de statuer sur la question conclut à une fraude, une décision qui arrange bien les habitants de San Francisco.

Après les années agitées de la ruée vers l’or, les habitants s’installent, la ville s’organise. En 1856, plus de deux cents Français participent au Comité de Vigilance qui cherche à mettre un peu d’ordre dans la ville et à lutter contre la corruption. En 1860, le quartier français s’est élargi, et déplacé vers le nord. Il se déploie le long des rues Kearny et Dupont (aujourd’hui Grant), de Sacramento à Green.

On trouve parmi les résidents français des marchands, des artisans, des blanchisseurs, des professeurs, des comptables, des artistes. Gens d’affaires ou banquiers, certaines réussites sont remarquables. On peut mentionner Abel Guy, les frères Sabatié, les frères Belloc, les frères Lazare, les frères Godchaux, Eugène Delessert, J. Lecacheux et L. Galley, et François Alfred Pioche, qui avec son associé Jules Barthélémy Bayerque fonde une banque dont les capitaux sont principalement français. Pour favoriser le développement du quartier de la Mission Dolores, il construit le premier chemin de fer de Californie, sur Market street. Il est un des principaux financiers et promoteurs du chemin de fer San Francisco-Folsom. Il investit dans le développement des services urbains (gaz, eaux), et fait construire quais et entrepôts. Il finance aussi des oeuvres philanthropiques et culturelles, fait venir de France des chefs cuisiniers pour rehausser le prestige de la ville dans le domaine culinaire. A sa mort en 1872 il lègue une importante collection d’art à l’université de Californie. En 1950, le consul de France assiste à la cérémonie de dédicace d’une plaque au 634 Clay street, sous Montgomery, à l’emplacement où se trouvait la banque Pioche, Bayerque et Co.

Nombreux et prospères, les Français de San Francisco ont leur consulat à partir de 1849, leur église (Notre-Dame des Victoires) fondée en 1856, leur maison de santé établie en 1851 par la Société française de bienfaisance mutuelle, première société d’assurance mutuelle des Etats-Unis. Dès 1850 ils ont aussi un théâtre, l’Adelphi, et de 1853 à 1866 une compagnie de pompiers, la Compagnie Lafayette des Echelles et des Crochets. La City of Paris et la White House sont parmi les plus prestigieux grands magasins de la ville.

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La communauté française
Après 1871, les Français qui immigrent à San Francisco viennent principalement des provinces d’Alsace et Lorraine, annexées par l’Allemagne au traité de Francfort, et des régions de montagnes, Hautes-Alpes, Pyrénées-atlantiques (Béarn et Pays basque) et Aveyron (Massif central). Ils travaillent dans la blanchisserie, l’hôtellerie, le commerce des vins, fondent des associations régionales, telles La Société Alsace-Lorraine, La Gauloise ou La Ligue Henri IV. Le quartier français se déplace vers le nord, à North Beach, mais beaucoup de témoignages de la présence française, surtout les commerces, restent dans le centre. Fidèles à la France, loyaux envers les Etats-Unis, les Français participent aux cérémonies du 4 juillet et célèbrent le 14 juillet à partir de 1880.
Le tremblement de terre de 1906 frappe cruellement la communauté française. Les grands magasins, l’église, l’hôpital, situés dans le centre, sont détruits. Rapidement, les premiers secours s’organisent. Raphael Weill, propriétaire de la White House, fait habiller à ses frais cinq mille femmes et enfants. Mais soit crainte d’un nouveau désastre, soit manque de ressources, de nombreux Français partent s’établir à Oakland, San José ou au sud de San Francisco.

En 1914, la France entre en guerre contre l’Allemagne, et de nombreux jeunes nés en France ou fils de Français doivent partir combattre en Europe. Beaucoup ne reverront pas San Francisco. En 1915, la France en guerre est cependant présente à l’Exposition internationale pour célébrer l’ouverture du canal de Panama (Panama Pacific International Exposition). Son pavillon est une reproduction de l’hôtel de Salm, le Palais de la Légion d’Honneur de Paris. Après la guerre, Mme Adolphe Spreckels, née Alma de Bretteville, fait construire à San Francisco le Palais de la Légion d’Honneur, reproduction aux quatre-cinquièmes de celui de Paris. Il est inauguré le 11 novembre 1924, en l’honneur des jeunes Californiens morts pendant la guerre.

De la période de la Première guerre mondiale date aussi la fondation du club Lafayette. En 1915, beaucoup de Français qui vivent à San Francisco travaillent dans la blanchisserie. Aussi sont-ils particulièrement menacés quand la municipalité décide une taxe très lourde sur ces petits commerces. La prise de conscience de la précarité de leur situation pousse les résidents français, de quelque région qu’ils soient originaires, à se regrouper et à créer en 1916 le " club Lafayette " dont l’objectif était d’inciter les Français à se faire naturaliser pour devenir citoyens et par leur vote prévenir des décisions contraires à leurs intérêts.

Les Français ont été présents à San Francisco depuis ses origines. Ils ont accompagné la croissance de la ville. Ils lui ont apporté leur art de vivre, à travers la nourriture, les modes, les arts, et ils ont contribué par leur activité et leurs dons à la développer et à l’embellir. Certains lieux de mémoire, l’église Notre-Dame des Victoires, le bâtiment de l’ancienne banque française au 110 rue Sutter, la verrière du magasin City of Paris, le Palais de la Légion d’Honneur, sont encore là pour en témoigner, mais trop peu d’habitants de San Francisco ou de visiteurs français en sont conscients.

Petit guide du San Francisco français
Les nombreux touristes français qui chaque année visitent la Californie peuvent retrouver les traces de la présence française, bien qu’elles disparaissent peu à peu. Les noms de lieux, composés à partir de French, sont repérables dans les montagnes de la ruée vers l’or, mais ils peuvent aussi être liés aux activités de Canadiens français, comme dans le cas de French Camp au sud de Stockton. Ce petit village rappelle que les trappeurs de Michel Laframboise s’y sont donné rendez-vous de 1838 à 1843. Le nom le plus emblématique est Lafayette. Il existe une ville dans le comté de Contra Costa, mais aussi des rues, des parcs qui sont consacrés au héros français de l’indépendance américaine.

Il reste aussi des bâtiments : c’est surtout à San Francisco que le phénomène de reconstruction incessante des formes urbaines est le plus visible. Du grand magasin la City of Paris fondé par Emile Verdier aux débuts de la ruée vers l’or, il ne reste que la verrière aux armes de la ville de Paris que l’on peut encore admirer à l’intérieur du magasin Neimann Marcus, au coin de Union square. Le bâtiment de l’autre grand magasin français, fondé dans les années 1870, la White House de Raphael Weill et Cie, subsiste au coin des rues Grant et Sutter, mais la société Banana Republic, qui l’occupe maintenant, n’a pas jugé nécessaire de mentionner ses origines françaises. Rien non plus ne rappelle que le bâtiment situé au 110 rue Sutter a été construit pour abriter les locaux de la Banque française et que de nombreuses sociétés et associations françaises de San Francisco y avaient leur siège au début du XXe siècle.

Les noms des rues elles-mêmes peuvent changer avec la composition de la population du quartier. Ainsi, la rue Pioche, du nom d’un des principaux banquiers de la ruée vers l’or, est devenue la rue Pagoda quand le quartier chinois l’a englobée. Le souvenir de Pioche était rappelé par une plaque offerte par le gouvernement français et dédiée en son honneur en 1950 par le consul de France au 634 rue Clay, mais elle a disparu. Une plus récente se trouve sur le bâtiment qui fait le coin des rues Jackson et Montgomery.

Les plus anciens bâtiments témoignant de la présence historique des Français sont le Audiffred building (au coin des rues Mission et Stuart), sauvé de la destruction en 1906 grâce à l’ingéniosité de son propriétaire qui a largement fourni les pompiers en vins et alcools, et rue Bush l’église française de San Francisco, Notre-Dame des Victoires. Détruite lors du tremblement de terre et de l’incendie de 1906, elle a été reconstruite en 1908 dans le style de Notre Dame de Fourvières. Le père Etienne Siffert, de l’ordre des Maristes, y célèbre encore une messe en français chaque dimanche, mais son existence a été très menacée du fait de la diminution de la population francophone dans la paroisse. Un peu plus loin dans la rue Bush, le bâtiment de l’Alliance française abrite aussi la Ligue Henri IV. Rue Broadway, le restaurant des Alpes, fondé en 1904, est maintenant un restaurant basque.

Dans ce quartier du centre-ville, près du consulat de France, des commerces se sont installés, l’hôtel Cornell, la Petite Auberge, les restaurants Le Central, l’Anjou, Fleur de lys, L’Olivier, les cafés Claude, Bastille, de la Presse, les boulangeries Boudin, donnant à ces quelques rues un air français.

Dernière modification : 15/11/2005

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