Une Californie française

- Lire L’aventure en or de Claudine Chalmers.

Par Claudine CHALMERS

Pour découvrir la Californie française, quel meilleur moyen que de lire les récits des voyageurs français arrivés avant nous dans ce pays de Cocagne, que de contempler la très belle iconographie d’artistes français devenus californiens ? Écrits passionnants, illustrations de qualité, c’est tout un passé d’aventures lointaines et romanesques qui renaît pour les explorateurs de la mémoire.

LES VOYAGES D’EXPLORATION :

Cette histoire franco-californienne commence à l’époque des premiers grands voyages d’exploration autour du monde, lorsqu’en 1786 le Comte albigeois François Galaup de La Pérouse jette l’ancre dans la baie de Monterey. Sa relation de voyage et son magnifique atlas sont la première reconnaissance qui en fut faite, le Capitaine Cook n’étant pas passé par la Californie.

UN TERRITOIRE ENCORE VIERGE
Au cours de son escale de dix jours à Monterey, Lapérouse est avant tout frappé par la fertilité "inexprimable" du lointain territoire espagnol. "Nul pays n’est plus abondant en poisson et en gibier de toutes espèces" écrit-il. Et il ajoute : "Nos cultivateurs d’Europe ne peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité". Il mentionne également avec admiration combien la baie de Monterey est "poissonneuse à l’excès", couverte de pélicans, et emplie de baleines : "On ne peut exprimer ni le nombre de baleines dont nous fûmes environnés, ni leur familiarité ; elles soufflaient à chaque minute à demi-portée de pistolet de nos frégates, et occasionnaient dans l’air une très grande puanteur."
À deux lieues de Monterey se trouvait la mission de Carmel fondée en 1770, ainsi qu’un village indien de 50 cabanes qui abritaient 740 Indiens convertis à la foi catholique. La Pérouse qui observe attentivement tous les détails de la vie de cette colonie du bout du monde, critique aussi diplomatiquement que possible la dureté du système franciscain envers les Indiens : "Les punitions corporelles sont infligées aux Indiens des deux sexes qui manquent aux exercices de piété, et plusieurs péchés dont le châtiment n’est réservé en Europe qu’à la justice divine, sont punis ici par les fers ou le bloc."

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L’artiste officiel de l’expédition, Gaspard Duché de Vancy, s’attarde quant à lui sur la réception de La Pérouse et de ses officiers à la mission franciscaine de Carmel. Son croquis fait ressortir l’étonnant contraste entre les nobles d’Europe dans leurs habits d’apparat et les humbles missionnaires espagnols entourés de néophytes indiens à moitié nus. Le dessin de Vancy est la toute première vue de la jeune mission de Carmel. C’est aussi le tout premier croquis de Californie jamais éxécuté.

UN PAYS PARTICULIEREMENT ACCUEILLANT
Il se passe 40 années, pleines des grands bouleversements de la Révolution, puis des guerres napoléoniennes, avant que des voiles françaises réapparaissent dans le Pacifique nord. Lorsque les explorations et le commerce français reprennent vie, plusieurs capitaines de la Marine Royale ou de la Marine marchande touchent aux côtes californiennes et en rapportent des descriptions à la fois rares et utiles.
De 1826 à 1828 plusieurs impondérables forcent le capitaine Auguste Bernard Duhaut-Cilly à faire de multiples escales en Californie durant son voyage commercial. Cet ancien corsaire, qui a servi un temps dans la marine de guerre avant de se convertir à la marine marchande, se lie facilement à la fois avec les Padres et les colons espagnols qui l’accueillent chaleureusement. Il décrit les péripéties de ses séjours d’une plume alerte.

En particulier, en avril 1827, bien qu’inquiet de la proximité des ours et des serpents à sonnette, il accompagne ses hôtes dans une partie de chasse miraculeuse qui rappelle l’étonnement de La Pérouse devant l’abondance de la faune du pays : "À peine mettons-nous le pied sur le rivage, que, de tous côtés, à droite, à gauche, partaient des troupes innombrables de godornices(1)... Les lièvres et les lapins se promenaient par bandes sur les gazons fleuris et odoriférants qui tapissent le penchant de la colline. Le secours du chien de chasse devenait inutile au milieu de cette immense population. Un lièvre qui coûte en France au chasseur et à la meute qui le poursuivent plusieurs heures de fatigue et de travail, n’exigeait là que du silence et un peu de précaution. En marchant pas à pas parmi les bruyères et les buissons, on ne parcourait pas quinze toises sans trouver l’occasion de tirer un de ces animaux, et il nous arrivait quelquefois d’en tuer deux du même coup. L’embarras seul de choisir sa victime pouvait être regardé comme une peine." (2)

Duhaut-Cilly est séduit non seulement par l’abondance de la faune californienne, mais aussi par sa beauté : "...Enfin, parmi les bruyères, une jolie espèce d’oiseau-mouche, peut-être la plus petite qui existe, dont la tête et la gorge sont d’un feu brillant... Quand ce charmant petit animal se perchait, pour de courts instants, sur une branche sèche, on eût dit un sphéroïde de rubis, ou bien, une petite boule de fer rouge lançant des rayons d’étincelles. Si plusieurs se trouvaient réunis sur la même plante, l’Arabe, amateur de merveilles, aurait pu la prendre pour un rameau chargé de pierres précieuses, dont il rêve, en lisant les Mille-et-une Nuits."(3)

LE PRIX DE LA COLONISATION
Dix années plus tard, les capitaines Abel Aubert Dupetit-Thouars et Cyrille Pierre Théodore Laplace découvrent à leur tour ce pays fabuleux, respectivement en 1837 et 1839, à bord des navires la Vénus et l’Artémise. C’est au cours de sa deuxième relâche en Californie, en août 1839, que le capitaine Laplace tente de rendre justice à la baie de San Francisco : "Qu’on se figure un immense lac d’eau salée, séparé de l’océan par de hautes falaises et ne communiquant avec ce dernier qu’à la faveur d’un canal, large à peine de quelques centaines de toises et assez profond pour donner passage aux plus forts bâtiments." Cette petite Méditerrannée, ainsi qu’il l’appelle, est un bassin "assez vaste, assez profond pour contenir à l’aise toutes les flottes du monde !" L’occupation du territoire, même par une population très faible, a toutefois son prix. Cette baie de San Francisco emplie de milliers de loutres, voit leur quasi-disparition lorsque des Kodiaks de l’Alaska sont embauchés pour en faire la chasse. Leurs escadres de 30 à 50 kayaks exterminent 8.000 loutres entre 1809 et 1810. Durant son séjour de près d’un mois, le capitaine Dupetit-Thouars quant à lui, admire la richesse et le goût des décorations trouvées dans les églises primitives de Californie, œuvre des néophytes Indiens. Il admire aussi les vêtements que portent les femmes indiennes du groupe qu’il appelle "indépendants", (ceux qui vivent à l’extérieur des missions), "des espèces de couvertures sans envers, faites en plumes tissues [sic] ensemble, ces couvertures, généralement ornées de plumes de diverses couleurs, disposées pour former des dessins symétriques, ont un aspect qui n’est pas moins curieux que pittoresque. Ce vêtement d’ailleurs, est d’un usage agréable, car il a l’avantage d’être chaud." (4)... Il admire en outre les arcs et les flèches que confectionnent ces Indiens avouant qu’on ne peut "rien voir de plus élégant, de mieux fait et de plus fini"(5)... De même pour leur industrie principale, "des paniers d’un tissu si serré qu’ils tiennent l’eau."(6)

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De ses conversations, avec les autorités locales et les Padres espagnols, Dupetit-Thouars retient toutefois le dépeuplement effrayant des missions où le nombre des morts est régulièrement plus fort que celui des naissances.

Le croquis d’Edmond Pâris, lieutenant de l’expédition de Laplace, souligne ce grand déclin de la population indienne qui a déserté la mission autrefois emplie de néophytes lors du passage de La Pérouse, à présent vide et délabrée. Il en va de même de l’hégémonie de l’Espagne qui perd en 1821 le contrôle de ses colonies californiennes.

Les observations sur une si grande fertilité, alliées au déclin du pouvoir espagnol, ne peuvent qu’attiser la convoitise des puissances européennes pour ce territoire du Pacifique. En 1840, le Capitaine Joseph de Rosamel avise son gouvernement que "deux cents hommes armés pourraient se rendre maîtres du pays".

LES "CALIFORNIOS" FRANCAIS :

Tandis que les années 1786-1820 attirent des Français qui viennent en observateurs et publient leurs notes en France, les années 1830-40 voient l’arrivée de vagabonds des mers et des pistes qui s’éprennent de la Californie et qui s’y fixent lorsque l’Espagne perd le contrôle de ses colonies et que les ports de Californie s’ouvrent enfin aux échanges avec le reste du monde. Les Français qui dépeignent la Californie à cette époque sont à la fois observateurs - artistes ou chroniqueurs - et participants, car ils s’établissent dans le territoire et s’adaptent au style de vie des "Californios" (7) . Leurs descriptions paraissent sous forme de lettres, de rapports consulaires, ou encore d’aquarelles et d’huiles. Elles comptent parmi les très rares témoignages qui permettent de reconstituer le paysage et la société californienne de cette époque.

LES CANADIENS DE NOUVELLE FRANCE
Les "voyageurs" Canadiens français et les compagnies de trappeurs brisent très tôt le splendide isolement de la Californie mexicaine. L’intrépide Louis Pichette a le premier franchi le seuil des montagnes de Californie en 1821, précédant de cinq ans le premier explorateur américain. Leurs brigades s’infiltrent à travers tout le territoire, ouvrant à partir de 1841 le chemin de la Californie aux explorateurs et aux trains d’émigrants.
Le plus connu des trappeurs canadiens français de Californie est sans doute Michel Laframboise (8), le type même de l’intrépide coureur des bois. Baptisé "Capitaine de la piste de Californie", Laframboise quittait chaque automne l’Orégon pour la Californie avec ses hommes, et n’en revenait que des mois plus tard, chargé de fourrures. Le Général Sutter dont Blaise Cendrars a écrit la biographie, se plaint ainsi à Jean-Jacques Vioget (en français) des intrusions du trappeur dans son territoire baptisé Nouvelle Helvétie : "J’ai défendu à Laframboise à pêcher le Castor mais malgré cela il fait tout ce qui lui plait.... Ils font ce qu’il veulent parce qu’ils sont cette fois 60 hommes, et cela est assez pour ruiner le Castor tout à fait ; parce qu’ils sont si forts, il font ce qu’ils veulent et ne respectent pas du tout les Ordres du gouvernement et je peux vous assurer que mes Vaches sont en grand Danger car avec ces 60 hommes il y a au moins 40 femmes et une quantité d’enfant et des chiens et tout cela veut manger...". (9)

Avant de retourner dans l’Orégon, les trappeurs vendaient leurs fourrures au cours de l’un des "rendez-vous" qui rassemblaient chaque été des centaines d’Indiens, de trappeurs et de négociants en fourrure ça et là dans l’immense wilderness américaine. Ces rendez-vous qui duraient environ une semaine, leur permettaient d’échanger les précieuses peaux de loutres et de castors contre le ravitaillement, chevaux, armes ou équipement dont ils avaient besoin. Ils s’accompagnaient de grandes festivités auxquelles participaient les femmes et enfants de trappeurs et d’Indiens. La petite ville de French Camp près de Stockton était le site du rendez-vous établi par Laframboise en 1832.

Les Canadiens français, tels "Old Man Raspberry" ainsi que Laframboise fut surnommé par les Anglo-saxons, Louis Robidoux et François-Xavier Aubry, firent connaitre la Californie aux futurs pionniers qu’ils encouragèrent à partir vers l’Ouest. Nombreux sont ceux qui finirent leurs jours dans la vallée de la Willamette, dans l’Orégon.

LA TOUTE PREMIERE VUE DE SAN FRANCISCO
Tandis que les Canadiens français s’infiltrent par les montagnes, des Français et Francophones s’échouent un peu par hasard sur les rives du territoire, la plupart par la mer. On trouve parmi eux des déserteurs de navires français ou des négociants aventureux tel Joseph Yves le Limantour, le Breton qui fut pour un temps propriétaire de la plus grande partie de San Francisco, ou encore le capitaine suisse-français Jean-Jacques Vioget qui, en 1837, peint la toute première vue de San Francisco lorsque celle-ci s’appelait encore Yerba Buena.
Outre la Delmira, le navire de Vioget qui arbore facétieusement le pavillon suisse, et quelques sloops et schooners appartenant à des marins comme lui négociants, l’aquarelle représente au premier plan une embarcation où sont empilées des peaux de vache, appelées "billets californiens" (banknotes) car elles étaient utilisées comme monnaie d’échange, ainsi que le rapporta Richard Henry Dana dans son livre "Deux ans sur le Gaillard d’Avant".

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Le tableau représente San Francisco vue d’un point d’ancrage proche de l’île de Yerba Buena. Les collines de la bourgade n’arborent guère que deux constructions, les maisons de William A. Richardson, directeur du port, et celle de Jacob Primer Leese.

Twin Peaks se profile à l’horizon, sur la gauche se trouve un ravin qui devint plus tard California Street ; la rue qui devait un jour devenir Montgomery Street se trouve en bord de rive. Toute une partie de cette baie sera comblée à l’époque de la ruée vers l’or. À sa place s’élève aujourd’hui... le grand quartier d’affaires de San Francisco.

Lorsqu’il revient à Yerba Buena deux ans plus tard, Vioget loue l’une des deux maisons représentées dans son aquarelle, celle de Jacob Leese. Il devient l’une des forces du pueblo dont il fit le premier relevé officiel, à dos de cheval, en se servant de son sextant et de son compas de navigateur. On lui doit le tracé des rues situées au cœur de la ville, dans ce qui était le village originel. On lui doit aussi la première taverne du village, quartier général des armateurs, capitaines et subrécargues de passage. Ayant acquis terres et bâtiments, Vioget s’enrichit presque en dépit de lui-même à l’époque de la Ruée.

LES CALIFORNIOS FRANÇAIS DU SUD
Les Francais de cette époque se fondent aisément dans la société californienne. Vioget par exemple, connu sous le nom de "Don Juan Vioget", porta jusqu’à sa mort le vieux costume californien —courte veste bleue et pantalons noirs (sans abandonner son épaisse moustache de soldat napoléonien). Il en est de même pour ceux qui s’implantent dans les régions fertiles du sud, parmi eux des viticulteurs qui lancent l’industrie du vin qui joue aujourd’hui un si grand rôle en Californie.

L’un de ces Californios français, "Don Luis", est en fait un Bordelais au nom prédestiné de Jean-Louis Vignes qui a le mérite d’avoir amélioré très tôt la qualité des vins des missions, notoirement médiocres. Il fonda son vignoble "El Aliso" en 1831. Vingt ans plus tard sa propriété comprenait "deux vergers d’orangers produisant de 5.000 à 6.000 oranges, 400 pêchers, des pommiers, des figuiers, des poiriers et des noyers. Le vignoble comptait 40.000 pieds de vigne, dont 32.000 produisant des raisins et la récolte de vin atteignait 1000 barils par an."

Un artiste français a immortalisé la culture mexico-californienne si facilement adoptée par ces premiers pionniers français. Henri Pénelon (né à Lyon en 1824) dédaigna l’or des Sierras pour s’installer à Los Angeles où il ouvrit le premier studio d’artiste. Il créa une véritable galerie de portraits des représentants des grandes familles californiennes du sud.

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Son huile de Don José Andrès Sepulveda, en particulier, immortalise un événement tumultueux de l’histoire du pueblo de Los Angeles : en 1852, quatre ans avant que le tableau ne soit peint, Sepulveda et son cheval australien "Black Swan" (Cygne noir), avaient participé à une course de 25 kilomètres contre Pio Pico et son cheval californien "Sarco".

Le montant du pari de Sepulveda et Pico : un incroyable $25,000, 500 chevaux, 500 juments, 500 vaches, 500 veaux et 500 moutons, un ranch qui couvrait des milliers d’hectares, ainsi que les chevaux montés. Les San Diegans parièrent des sommes énormes sur le cheval de Pico, les Angelenos sur celui de Sepulveda qui, à leur grand plaisir, gagna la course et leur offrit un somptueux fandango la nuit-même.

LES PREMIERS MOMENTS DE LA RUÉE VERS L’OR
Lorsque la Californie, jusqu’alors isolée par ses montagnes, côtes et déserts, échappe aux influences espagnole et mexicaine, sa vulnérabilité suscite une ère d’intrigues politiques concernant sa destinée. En dépit des espoirs des résidents français du territoire, il n’est question que de velléites de conquête pour la France - et l’Angleterre - à cette époque, mais les deux puissances ouvrent pourtant chacune un consulat à Monterey afin de protéger leurs ressortissants et de garder l’œil sur les agissements des Russes et des Américains. Le premier consul français de Californie, Louis Gasquet, prend son poste à Monterey en mai 1845.

Son successeur, Jacques Antoine Moerenhout, arrive en 1846. Il a relaté ses observations en Californie à la fois sous forme de récits officiels et de gravures. Il fut en particulier témoin des tout premiers moments de la ruée vers l’or qui devait transformer le territoire : "Dans ce district où avec les richesses agricoles toutes les autres richesses paraissent s’être réunies, la découverte nouvelle qui actuellement fait le plus de bruit est celle d’un placer d’or qui se trouve sur le Sacrement près de la Nouvelle-Helvétie. Ce dépôt à ce qu’on prétend a plus de vingt lieues de long sur une largeur considérable et est d’une richesse égale à ceux si renommés qui se trouvaient jadis à la Sonora, au Mexique." (10)

Les nouvelles qu’il rapporte dans sa dépêche suivante, le 10 juin 1848, présagent de l’épopée à venir : "... le 20 mai dernier plus des deux tiers des Américains et autres étrangers qui habitent le port de Yerba Buena l’avaient quitté pour se rendre au Sacrement, sur cinquante volontaires de la garnison trente-quatre venaient de déserter avec armes et bagages, tous les bâtiments qui se trouvaient dans le port avaient perdu leurs équipages et il ne restait pas un ouvrier pour faire le moindre travail. Ce mouvement qui commença d’abord à Sonoma et à Yerba Buena situées plus près du Sacrement paraît vouloir s’étendre graduellement, comme une contagion sur tout le pays.... Le commerce de ce pays est tout à fait paralysé."

Le témoignage et les échantillons d’or expédiés en France par Moerenhout contribuent à répandre la fièvre de l’or en France. La vie des Californios français profondément attachés à leur pays d’adoption se trouve du jour en jour complètement bouleversée par les événements de 1849.

LA RUÉE VERS L’OR, 1848-1854 :

La Californie suscite le plus d’intérêt en France durant la période 1849-1852, c’est-à-dire lorsque la Ruée vers l’Or bat son plein. Cet intérêt est marqué par une abondante littérature sous forme de lettres, de journaux de voyage, d’articles de presse, de livres et de rapports consulaires, ainsi que de nombreux sketches, huiles et aquarelles. Ces témoignages rapportent clairement que la Ruée vers l’Or n’est pas une simple course à la fortune mais une véritable épopée durant laquelle des milliers d’hommes de tous les pays du monde s’abattent sur une simple petite bourgade de 850 habitants. La naissance de San Francisco est plus complexe et plus violente qu’on ne le soupçonne parfois.
En France, près des douzaines de compagnies d’immigration s’organisent à l’annonce de la richesse des dépôts d’or californien en 1849, dont celle de la Loterie du Lingot d’or dont Alexandre Dumas fils rédige la brochure publicitaire. On mesure l’intrépidité des chercheurs d’or français au peu de connaissances qu’ils avaient de la Californie avant leur départ de France. La plupart imaginent un climat tropical. Ils remplissent leurs malles de vêtements d’été qu’ils devront jeter à leur arrivée à San Francisco.

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Ainsi le caricaturiste parisien CHAM se gausse des incroyables nouvelles de Californie dans un dessin de la rivière Sacramento où il représente un crocodile. C’est là un animal bien connu en Floride, ou dans l’isthme de Panama par où s’acheminaient certains des chercheurs d’or, mais on aurait bien plus de chance de trouver une baleine dans cette grande rivière de la côte nord du Pacifique.

LE LONG VOYAGE PAR LE CAP HORN
Très mal informés, des milliers de Français quittent pourtant leur patrie déchirée par les émeutes de 1848 pour suivre un rêve de fortune. Leur épopée commence à bord d’un cap-hornier, dans l’inconfort physique et moral d’un navire où s’entassent pour six mois des hommes extrêmement différents, et parfois quelques femmes. Cette longue et pénible traversée, souvent comparée à celle de Jason et de ses Argonautes, les force à confronter leurs rêves à la réalité. Et à douter du mirage.

Ils atteignent le terme de leur interminable voyage dans un état de grande agitation ; le doute et l’incertitude s’allient à leur joie d’être enfin arrivés : "C’est que nous touchons à l’un des points... les plus mystérieux du globe. Nous sommes à la veille de voir se résoudre pour nous une question qui jette, depuis quinze mois, dans d’étranges perplexités le nouveau aussi bien que l’ancien monde. Il s’agit de savoir si les mines tant vantées de la Californie ne sont qu’une immense duperie, un Yankee puff, pour attirer les colons et les capitaux dans une contrée malsaine et inhospitalière, ou si elles sont quelque chose de tangible et de réel."(11)

Le premier navire d’Argonautes direct de France, La Meuse, atteint San Francisco le 14 septembre 1849. Des douzaines de navires français lui succèdent chaque mois. Pour ces pionniers épuisés par le voyage, la première vision de San Francisco est empreinte d’émotions très fortes. Les deux aspects les plus inoubliables de leur entrée dans le port sont l’incroyable accumulation de navires à l’ancre et celle des baraques et tentes qui constituent la ville : "Peu à peu, l’horizon s’élargit, à travers la forêt de mâts, nous apercevons une partie de la ville et les camps d’émigrants établis sur les flancs de la montagne qui domine la baie, l’océan, le goulet et la presqu’île où s’élève San Francisco inconnue, déserte, il y a deux ans ; aujourd’hui couverte de maisons en planches, en tôle, de toutes formes et de toutes grandeurs, de tentes de toutes couleurs, s’étageant en amphithéâtre, abritant une population d’aventuriers, de vagabonds, de banqueroutiers, de repris de justice, de marchands, de banquiers, de marins déserteurs, de croupiers, de gens sans nom, sans patrie, clairesemée d’honnêtes chercheurs d’or, ouvriers ou spéculateurs venus de toutes les parties du monde. C’est donc en face, et à deux kilomètres de ce grand champ de foire cosmopolite, au milieu de 300 navires, arrivés, arrivants, forcés de stationner pendant de longs mois après le déchargement, faute de frêts et de matelots qu’à 5 heures 1/2, aujourd’hui 14 décembre, la Cérès jette l’ancre."(12)

SURVIVRE A SAN FRANCISCO
La lecture de ces récits de chercheurs d’or français prouve qu’à San Francisco, la réalite dépasse de loin la fiction. Les années 1849 à 1852 représentent une période impossible à quantifier. Rien n’y est stable, rien n’y est permanent, et les pulsions sauvages qui animent les hommes peuvent à tout moment réduire à néant le fruit d’un long labeur. Il n’y a pas de force d’ordre, pas de lois homogènes, les marins désertent, les capitaines perdent leurs navires, ou s’en octroient la cargaison au détriment de leurs armateurs. Des milliers d’hommes déracinés venus de tous les pays du monde bivouaquent côte-à-côte dans la boue, la poussière, au milieu des puces et des rats, sans égouts, sans eau courante, sans les plus simples conforts, en ne rêvant que d’une chose : l’or.

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Ville de tentes et de bois sans eaux canalisées, sans citernes, San Francisco est aussi une ville phoenix qui brûlera sept fois entre décembre 1849 et juin 1852. Une aquarelle française anonyme dépeint la rue Montgomery en bord de plage dans la vue de Vioget.

Elle est, en 1851, la plus belle rue de San Francisco, où s’ouvrent de nombreuses maisons françaises telles la maison Rothschild et la maison Delessert et Cordier dont on voit les enseignes sur le mur des bâtiments de premier plan.

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Quelques semaines plus tard, il n’en reste que des vestiges fumants et le quartier français qui la jouxte est lui aussi réduit en cendres.

LA VILLE DES METAMORPHOSES
L’atterrissage à San Francisco est donc très rude pour les chercheurs d’or français. Avant de pouvoir trouver cet or dont ils rêvent, il s’agit de survivre à San Francisco et sur le chemin des mines. Quelle que soit leur éducation, profession ou aptitude, ils en sont réduits à ce qu’ils appellent des "refuges omnibus", la plonge, le décrottage, le jeu. Ernest de Massey devient marchand d’œufs ; Albert Bénard se fait vendeur de cure-dents. Le typographe Étienne Derbec écrit dans une lettre du 1er mars 1850 : "Un des côtés les plus pittoresques de San Francisco est le mélange, la confusion extrême de toutes les classes. Ici tous font tout. Il n’y a pas de métier honteux, pas d’industrie avilissante. Tout se calcule au point de vue du bénéfice."(13)

Libérés du joug de l’opinion publique dans une société transitoire et cosmopolite où elle ne peut guère s’exercer, les Français font peau d’âne : "Un marquis de... est commis de son ancien coiffeur, passé banquier" écrit le Comte de Raousset-Boulbon à ses amis de France. "Un ancien banquier ex-millionnaire, sollicite une place de croupier dans la maison de jeu d’un ancien Hercule qui manie aujourd’hui plus d’or qu’il n’a fait jadis de boulets de quarante-huit. Mr. H., ancien colonel de hussards, lave et repasse des chemises ; un ex-lieutenant de vaisseau est porteur d’eau ; le vicomte de... est garçon de cabaret et aspire au jour où il passera cabaretier ; je ne sais quel duc est décrotteur." Quelques femmes aussi ont ôsé rêver, s’embarquer pour l’Eldorado, avec ou sans mari, voyage peu fait pour les âmes craintives ou rangées selon A. Hausmann qui remarque durant son séjour : "Si les femmes mariées n’abondent pas à San Francisco, une quantité de beautés peu sévères y arrivent, par contre, journellement". Les Françaises ainsi parties sous le signe de l’aventure font preuve d’un fort esprit d’entreprise dans le pays de l’or. Leur intrépidité se remarque au théâtre, dans les maisons de jeu, ou encore dans des entreprises commerciales tels restaurants ou magasins. Libérées des contraintes sociales, chéries d’autant plus qu’elles sont rares, elles ne passent pas inaperçues à San Francisco. Mme de St Amant, épouse d’un des plus grands joueurs d’échecs d’Europe, remarque dans son journal de voyage : "Il y a ici fort peu de femmes ; les femmes honnêtes, en minorité, sont fort respectées, et cela peut paraître étonnant au milieu d’un ramassis d’individus qui n’ont pas précisément reçu tous l’éducation la plus raffinée."

FRENCHTOWN
Pour mieux survivre, les Français se rassemblent à leur arrivée dans des bivouacs français vite surnommés "French Camps".

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Ils sont bientôt si nombreux qu’ils finissent par occuper un quartier entier de la ville dont l’Argonaute Alexandre Holinski donne ce tableau : "La rue Kearny coupe la place et s’allonge parallèlement à la rue Montgomery avec laquelle elle rivalise par la quantité des boutiques et l’affluence du monde. Entre ces deux principales voies publiques, se trouve la coquette et joyeuse rue Commerciale [sic], où le voyageur est transporté en pleine France. C’est la promenade de prédilection des représentants de la grande nation, comme on l’appelait jadis, non sans motifs valables. La langue française y retentit du matin au soir. Leurs enseignes sont en français. Voici d’abord Bonhomme, coiffeur français, qui peut rivaliser avec les meilleurs coiffeurs de Paris ; puis Madame Payot café et billard français ; puis encore d’autres cafés et d’autres billards, également français."(15) Cette rue Commerciale était une rue nouvelle assez étroite, percée en juillet 1850 dans le prolongement de la jetée appellée Long Wharf. Toute une petite France vivante s’y trouvait rassemblée ainsi qu’en témoigne cette rubrique française du journal américain Evening Picayune publié à San Francisco le 31 octobre 1851.

LES FRANÇAIS DANS LES MINES : LESKESKYDEEZ
Le même style de vie transitoire règne dans la région des placers. Un pionnier écossais remarque parmi les centaines de chercheurs d’or qui s’acheminent de San Francisco à la région des placers "...des troupes de Français fraîchement arrivés, marchant bravement, en route vers les mines, chancelant sous le poids de leur équipement fait de sacs-à-dos, de pelles, de pics, de batées de fer-blanc, de pistolets, de couteaux, d’épées et de fusils à double-barils - leurs couvertures jetées en bandoulière sur leurs épaules, leurs personnes harnachées de tasses de fer blanc, de poëles à frire, de cafetières, et autres utensiles culinaires, et parfois une hâche à main ou une paire de bottes de rechange."(16)

Ces émigrants courbés sous leur fardeau de chercheur d’or, rejoignent un très fort contingent de Français déjà établis dans les mines où jusque vers 1852, l’or se trouve dans les sables des rivières, sous les rochers, dans des trous profonds creusés ça et là, à l’écart même souvent des multiples ruisseaux qui dévalent les contreforts des Sierras. Rares sont les Français qui parlent l’anglais, ou les Américains parlant le français, ce qui cause leur isolement mutuel. Il semble que ce soit à cette époque que les mineurs français s’attirent le sobriquet de "Keskydeez" : "Lorsqu’il se trouvait quelqu’un capable de servir d’interprète, le Français, dans son impatience, lui demandait constamment ’Qu’est-ce qu’il dit ?’ ’Qu’est-ce qu’il dit ?’ Ceci frappa l’oreille des Américains plus que toute autre chose, et un ’Keskydee’ devint le synonyme d’un Parleyvoo’."(17)

Tensions nationales et raciales, violence, lynchages, incendies, accidents, maladies, se retrouvent dans la région de l’or tout comme à San Francisco. Les Français bénéficient de la sympathie américaine fondée sur les guerres d’indépendance des États-Unis, mais ils l’aliènent parfois en s’associant aux Mexicains et autres étrangers de races différentes généralement mal considérés des Américains. Leur consul Patrice Dillon, un Irlandais naturalisé Français, se bat quotidiennement et efficacement pour leur assurer le maximum de protection.

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Dans cette aquarelle anonyme, le tricolore qui flotte sur la grande tente de ces orpailleurs français est révélateur de l’intense patriotisme des anciens combattants de 48. Lorsque l’or facilement obtenu dans le cours d’eau à l’aide d’une batée se trouve épuisé, les orpailleurs doivent à présent s’associer dans des travaux plus rudes.

Il leur faut détourner une partie de l’eau de la rivière et, à l’aide de plusieurs "berceaux" construits à la file l’un de l’autre, tamiser les graviers où se trouvent encore des pépites.

La vie des mineurs était dure et précaire. Lorsque deux ans plus tard ils se retrouvent aussi pauvres qu’à leur arrivée, ils ne peuvent que s’enthousiasmer pour une nouvelle aventure que leur propose le Comte de Raousset-Boulbon, lui aussi fatigué du labeur des mines : partir pour la Sonore mexicaine chasser les Apaches des mines de l’Arizona. "C’était la fortune de ceux qui en feraient partie. L’argent n’était pas nécessaire, la compagnie équipait les hommes de tout. Que de motifs, le dernier surtout, pour tenter des gens ennuyés de la Californie, rêvant d’une fortune prompte ! Sur-le-champ nous décidâmes qu’il fallait partir.... Laissant nos outils, nos tentes, notre batterie de cuisine, toutes nos richesses, en un mot à la grâce de Dieu, munis seulement de nos armes, de quelques vêtements et de nos couvertures, nous nous mîmes en route pour Sacramento."(18)

Les trois grandes expéditions françaises vers la Sonore se soldent chacune par un échec. Tragiquement, Raousset-Boulbon est fusillé par les Mexicains le 12 août 1854. Il est toutefois très vraissemblable que ces tentatives d’implantation française en Sonore ont inspiré les intrigues mexicaines de Napoléon III et le règne de Maximilien au Mexique de 1864 à 1867. La grande épopée de l’or prend fin entre 1852 et 1854 lorsque l’or de rivière relativement facile à trouver est épuisé. L’exploitation des filons d’or contenus dans le quartz devient une industrie qui exige de gros capitaux et d’énormes machines capables de broyer le quartz. Les mineurs ne sont plus que des salariés, les maisons de jeu ferment une à une, en relation directe avec les arrivées féminines, comme s’en plaignent les irréductibles de l’aventure. Les épouses peuvent désormais rejoindre leurs maris sans trop de crainte et jeter avec eux les bases d’une société plus permanente.

Il est clair à la lecture des journaux de voyage des chercheurs d’or français que la Ruée vers l’or de Californie fut une rude épreuve pour les hommes et femmes qui y ont participé, une remise en question de leur société, de leurs croyances et de leur propre force intérieure.

FIN DE SIÈCLE :
La fin du XIXe siècle consacre la mode des récits de voyage. Plusieurs de ces Français qui courent le monde font escale en Californie et rédigent de solides descriptions de l’évolution de la côte Ouest ainsi que des colonies françaises qui fleurissent dans ses grandes villes. Les journaux et almanachs français publiés sur place en Californie complètent ces descriptions en offrant une vision plus intime des résidents franco-californiens et de leurs activités.

L’ÉVOLUTION DES VILLES
François de Tessan en particulier observe en 1912 les changements suvenus dans cette Californie devenue soudainement riche et cosmopolite à la suite de la ruée vers l’or, de la ruée vers l’argent du Nevada, et de la jonction du chemin de fer transcontinental qui unit à présent les deux côtes du grand continent. Il remarque qu’à San Francisco, "Naguère, nos compatriotes étaient réunis dans un quartier d’un caractère nettement particulariste. De même, il y avait la colonie espagnole, où se rencontraient Mexicains, Chiliens, Péruviens hispano-américains et de véritables Catalans ou Andalous... et les Italiens aussi avaient conquis tout un district. La ville nouvelle a disséminé ces colonies ou les a obligées à fusionner plus ou moins avec les Américains. Seule la Chinatown a gardé intégrale son originalité asiatique."
Tessan admire avec le même enthousiasme la grande baie de San Francisco qu’il décrit en utilisant la même expression que le capitaine Laplace soixante-quinze ans plus tôt : "Le charme de San Francisco réside dans cette étrange mêlée des races - mêlée audacieuse qui se poursuit dans l’admirable décor dont la baie est l’ornement le plus grandiose. Sans peine on pourrait abriter là toutes les flottes du monde. S’étendant sur 677 kilomètres carrés, elle offre dans l’échancrure même, au bord de laquelle se dresse la reine du Pacifique, un champ de 22 kilomètres carrés dont la profondeur va de 8 à 90 mètres. Les rivières de Sacramento et de San Joachim, navigables pour les bateaux d’assez fort tonnage, complètent harmonieusement le système des communications par eau."

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Dans la grande ville à présent baptisée "Paris of the Pacific", il note aussi bien l’importance et l’ancienneté de sa colonie française, que ses nouveaux arrivants : "Nos compatriotes ne se distinguent pas que par leurs œuvres gastronomiques. La colonie française de San Francisco est une de celles dont nous avons le droit de nous enorgueillir.

Depuis l’arrivée du premier groupe d’émigrants à bord du voilier La Meuse, qui avait quitté Le Hâvre en 1849, jusqu’au temps présent, une série d’établissements prospères ont été fondés qui maintiennent dignement notre renom industriel et commercial.

Deux banques, de grands magasins de nouveautés, tels que la City of Paris et la White House, des compagnies de viticulture, des maisons de vins, des entreprises agricoles, d’importantes blanchisseries occupent plus de vingt mille Français. Basques, Béarnais, Aveyronnais, sont arrivés en grand nombre durant ces dernières années. Les premiers sont particulièrement prises des agriculteurs californiens, comme bergers. Le Midi a bougé jusque dans le Far-West. Dans ces parages où retentit l’accent à l’ail, les journaux français les plus lus ne sont pas nos grands organes parisiens, mais la Dépèche de Toulouse, la Petite Gironde et le Petit Méridional."

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À Los Angeles, Tessan est frappé par la disparition progressive des grandes familles de Californios immortalisées par Henri Pénelon. "Il y a seulement trente ans Los Angeles conservait encore un caractère espagnol très accusé.

Aux côtés des descendants directs des conquistadors vivaient des Mexicains, des Indiens et fort peu d’Américains. Dans les rues on rencontrait les vigoureux "vaqueros" qui aimaient faire un tour à la ville pour se reposer de leurs excursions par les montagnes.... Bien qu’ils se soient mêlés aux Américains, [ces premiers colons] ont continué à former une aristocratie assez exclusive qui rappelle avec fierté les origines de Los Angeles. Rien ne subsiste cependant de l’ancienne cité à part l’église, la plazza et ces familles initiales. La ville latine de quelques milliers d’âmes a cédé la place à une ville entièrement américaine, qui compte plus de 350 000 habitants ; c’est la population de Bordeaux."

Un grand boom immobilier transforme le petit pueblo mexico-californien en une immense métropole qui peu à peu engloutit l’immense plaine de Los Angeles où l’on ne voyait guère autrefois que la fumée des feux de campements indiens : "Dans le cadre neuf, la population s’est transformée avec une rapidité inouïe gagnant cinquante et soixante mille individus par an. Un afflux de Yankees et de colons de toutes les autres parties de l’univers —où dominent les Irlandais, les Allemands, les Juifs— a aussi modifié considérablement l’esprit public. Les purs Indiens ne forment plus qu’un insignifiant village près de la ville. En revanche, les Mexicains —métis d’Espagnols et de tribus Indiennes— arrivent en masse dans ce pays où la main-d’œuvre manque encore beaucoup."(19)

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Un Français en particulier se trouve au centre de ce prodigieux essor de la ville : Paul de Longpré, un dessinandier lyonnais au talent tout français, à l’aptitude commerciale très yankee, construit l’une des premières grandes maisons - et devient la première star - du nouveau quartier appelé Hollywood.

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Celui que la Presse surnomme le "Roi des Fleurs", crée un magnifique jardin dont il peint inlassablement les fleurs. Sa renommée est telle qu’une ligne d’autocars amène les touristes à sa porte.

Tandis que la guerre franco-prussienne galvanise le patriotisme des Français de Californie, le changement de régime en France a créé parmi eux de nombreux tiraillements qui se perçoivent dans le choix d’une fête nationale. Le Guide des Français de Californie de 1817-18 relate dans son historique de la colonie française que "La chute du Second Empire et la longue lutte qu’eurent à soutenir en France les vrais Républicains, furent appréciées de différentes manières dans notre Colonie. Beaucoup de nos compatriotes restaient encore attachés à la forme de gouvernement qui avait été si longtemps celle de la France, et, lorsqu’en 1880, M. Raphael Weill fonda un comité pour célébrer le 14 juillet, certains de nos compatriotes, y compris le consul de France (20) , refusèrent d’en faire partie. Mais l’impulsion était donnée. Les plus réfractaires se laissèrent gagner les uns après les autres, et, en quelques années, tous, sans exception, choisirent la date du 14 juillet pour communier fraternellement sur l’autel de la patrie absente."(21)

Les nombreuses associations françaises de Californie contribuent à atténuer les dissensions. Tessan note : "C’est par l’importance, le nombre et le rôle prépondérant que jouent les Sociétés d’une Colonie établie à l’Étranger, qu’on peut juger la force et la vitalité de cette dernière. La Colonie Française marque sur ce point-là une supériorité incontestable sur toutes les autres Colonies étrangères."(22)

ART ET ARTISTES FRANÇAIS DE LA CALIFORNIE
Paul de Longpré n’est pas le seul artiste à se tailler une belle place en Californie en cette fin de siècle. C’est en effet l’époque où les Arts parisiens supplantent ceux de Londres et Munich. Les peintres français sont à la mode. Les jeunes artistes américains se bousculent pour s’inscrire dans les ateliers des maîtres parisiens. À San Francisco, les riches banquiers et commerçants français, François Alfred Pioche, Raphael Weill et Émile Verdier, les éditeurs et lithographes francophones tels Edward Bosqui, Henri Payot et Jean-Jacques Rey, encouragent les artistes français venus de France pour peindre la Californie.

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À l’époque dite "Bohémienne" de San Francisco, dans les années 1870 et 1880, Henri Roullier, Jules Tavernier, Paul Frenzeny, Ernest Narjot et Léon Trousset s’illustrent brillamment dans le monde naissant de l’art californien. Souvent injustement méconnus en dépit de leur talent, simplement parce qu’ils ne sont ni Français, ni Américains, ils ont pourtant fortement contribué à la création des deux grandes associations d’art de San Francisco : la San Francisco Art Association et le Bohemian Club dont la "saveur" frappe Tessan durant son séjour :"S’il y a une institution qui traduise bien l’idéalisme, l’humour, la désinvolte imagination des gens du Far-West, c’est à coup sûr le Bohemian Club. Là s’assemblent les peintres, les acteurs, les hommes de lettres, les avocats, les journalistes, les professeurs, en un mot tous ceux qui appartiennent à l’élite intellectuelle de la Californie. Cette maison fut fondée en 1872 ’pour réunir’ disent les statuts, ’tous les gentlemen dont la profession touche à la littérature, à l’art, à la musique, au théâtre et aussi ceux qui en raison de leur goût ou de leur inclination pour ces occupations peuvent paraitres éligibles.’ À l’heure actuelle leur société comprend 800 membres." Un regain d’intérêt actuel pour cette période a grandement remis à la mode les œuvres de ces artistes, en particulier celles du talentueux Jules Tavernier, connu de son temps à San Francisco comme "le plus bohème des Bohémiens".

Un peu plus tard, dans les années 1880 et 1890, les fils de pionniers franco-californiens renouent avec leurs racines françaises quand ils se rendent, comme leurs confrères américains, dans les grands ateliers parisiens pour y étudier l’art. Tel est le cheminement de Jules François Pagès, Amédée Joullin, Ernest de Saisset et Eugène Tanière. Ce double itinéraire culturel est particulièrement intéressant. En dépit de son succès en France, où il réside pendant une grande partie de sa vie, Pagès reste californien de cœur. Il mentionne au cours d’une interview : "À chaque fois que je reviens à San Francisco, que je prends passage sur le ferry qui traverse la baie de San Francisco, je suis envahi par l’émotion du retour, une émotion que je ne ressens qu’ici. Les mouettes, l’eau, le ciel, les collines, mes amis, associations, souvenirs, c’est ici qu’ils se trouvent."(23)

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Ernest de Saisset, fils du consul français de San Jose, homme d’affaire établi très tôt en Californie, évoque quant à lui son mal du pays dans une lettre à son père écrite à Paris le 28 juin 1887 alors qu’il étudie à l’atelier Julian : "Paris est un peu désert en ce moment, tout le monte est parti à la campagne ou en bord de mer.

Je suppose que vous passez votre temps au ranch. Je n’ai pas vu une seule ferme, pas même une seule vache, depuis que j’ai quitté mon pays. Rien que des statues, des tableaux, de grands bâtiments et des rues pavées, quel contraste avec ma vie d’avant."

Ces artistes franco-californiens tiraillés entre leurs deux cultures sont les justes représentants d’une Californie qui se trouve française de l’intérieur, de par ses colonies françaises implantées si tôt et si fort dans son tissu social.

Tessan reconnait cette vigueur : "Trop souvent méconnue, même de nos amis Américains, qui pourtant, journellement nous coudoient, la Colonie française est, sans conteste, la plus laborieuse, la plus vivante et la plus idéaliste de toutes les colonies étrangères établies sur la Côte du Pacifique. Dans toutes les branches de l’activité humaine, dont le champ est si vaste dans cette Amérique si prodigieusement commerçante et industrielle, nos compatriotes tiennent une place de premier plan. Aussi bien du côté commercial et industriel, que du côté artistique et littéraire, notre colonie compte dans son sein une phalange de Français d’élite, dont elle peut à juste titre s’enorgueillir."(24)

SUR LES TRACES DE LA CALIFORNIE FRANÇAISE
Outre les relations et tableaux des voyageurs venus jeter sur le Golden State un regard tout français, on retrouve un peu partout en Californie la trace de nos nombreux compatriotes qui en ont fait leur résidence.
On doit aux Canadiens français les noms de certaines rivières et montagnes comme la Cache River, ou les Butte Mountains, le nom de certains comtés tel Siskiyou, ou encore celui de deux petites villes, Lebec près de Los Angeles, et French Camp, le rendez-vous de Laframboise. Les "Californios" français ont aussi donné leurs noms à maints lieux géographiques, dont l’origine est parfois impossible à deviner-

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-par exemple San Pedro’s Bar pour Pierre Sainsevain...
et à des noms de rues de Los Angeles, Sacramento, Monterey, Santa Barbara, San Jose, et de pratiquement toutes les villes de Californie.

Les milliers de chercheurs d’or de France ont bien sûr laissé d’amples traces de leur présence dans la région de l’or, où "French" est le nom de nationalité le plus répandu dans la toponymie de la Mother Lode. Il n’est que de consulter une carte : on y trouve côte-à-côte French Corral, French Lake, Frenchtown Road, French Bar, etc., sans compter des noms de mineurs et résidents comme Le Duc et Fricot, ou de viticulteurs et agriculteurs tels Chana et Pelletier. La petite ville de Marysville, nommée par Charles Covillaud en l’honneur de sa femme, a conservé son dessin de rues français.
San Francisco, maintes fois appelée "Paris of the Pacific", est bien sûr la grande héritière de la forte émigration française de la Ruée vers l’Or. On retrouve dans chacun de ses quartiers des traces des pionniers français qui ont participé à sa naissance et à sa croissance, des noms qui évoquent la bouillonnante petite France de la Ruée vers l’Or, ou encore de grands bâtiments qui rappellent la dynamique colonie française des années 1880-1960.

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Quand on arpente le quartier où se trouve aujourd’hui le Consulat de France, on peut imaginer l’ancien French Camp de 1849, aujourd’hui un vivant petit coin de rues marqué —plus de 150 plus tard— par la présence de Notre Dame des Victoires, du Café de la Presse, et de nombreux autres restaurants français. Sur les hauteurs de Chinatown où se rassemblaient autrefois les orpailleurs français, les panneaux de rues rappellent en langue chinoise sous le nom "Grant" l’ancien nom Dupont (Tu-Pan). (25)
On peut se promener dans la rue Commercial en imaginant cafés, restaurants et "enfers" français, ainsi que s’appelaient les maisons de jeu où l’or suscitait tous les péchés. Cette rue autrefois percée dans le prolongement de la jetée appellée Long Wharf révèle encore dans le changement de sa pente où s’arrêtait la rue et où commençait la jetée. Une boulangerie Boudin a choisi de s’y installer, héritière du boulanger arrivé de France en 1854. La Côte de Barbarie, l’un des rares quartiers qui n’aient pas brûlé durant le tremblement de terre de 1906, recèle aussi des secrets : les marques de l’ancienne anse de Yerba Buena et de ses navires fantômes ensevelis sous les rues et maisons, dont sans doute des navires français ; l’ancien bâtiment du consulat français non loin de l’immeuble Pioche & Bayerque qui est quant à lui proche du studio du peintre parisien Jules Tavernier, l’enfant terrible de l’époque Bohémienne de la ville.

On trouve à North Beach, l’ex "Quartier Latin", la plus ancienne église catholique de la ville, San Francis of Assissi fondée en 1849 par deux prêtres canadiens français, tandis que la "Sentinelle", ancien fief du franco-californien Abel Ruef est passée aux mains de Francis Ford Coppola. De nombreuses autres bâtisses sont encore propriétés françaises tandis que dans le quartier des affaires, les bâtiments conçus par des architectes franco-californiens sont parfois transformés mais toujours visibles. De l’Embarcadero à la Mission Dolores, des bords de la baie aux bords de l’océan, San Francisco est pleine de visions françaises, que ce soit un grand voilier bordelais, le restaurant Boulevard dans l’édifice mansardé d’Audiffred ou les tramways de la rue Market. On peut passer un moment nostalgique auprès des tombes françaises de la Mission Dolores, ou faire halte, se restaurer en bord de mer, et contempler les fresques d’un artiste franco-californien du début du XIXe siècle.

Auguste Lacoste, un matelot venu très tôt en Californie, résume dans le prologue de son petit guide californien rédigé à l’attention des orpailleurs parisiens de 1849, l’attachement qu’ont ressenti plusieurs générations de Français pour ce pays encore et toujours mystérieux : "Cette Californie, que les vaisseaux européens ont rasée tant de fois, insoucieux et rapides, ne lui demandant, à de longs intervalles, que des vivres ou de l’eau... ; cet Eldorado rajeuni, je l’ai patiemment, laborieusement étudié ; j’ai visité ses ports, ses villes, ses Missions... ; j’ai observé ses mœurs, ses coutumes, constaté l’état de son industrie, de son commerce, analysé ses richesses. Cette Californie, j’ai tour à tour essayé de la peindre, de la copier, de l’écrire ; ... j’en ai peuplé mes souvenirs... Je l’ai tant aimée ! Je sens, à l’émotion que son nom seul éveille encore en moi, combien furent profondes les impressions que me laissa ce pays enchanté."

Ce petit historique est dédié à Ernest Peninou, l’un de ces Franco-Californiens qui ont "tant aimé" à la fois leur pays d’origine et la culture de leurs ancêtres !

Claudine Chalmers


(1) Cailles de Californie
(2) Vol. II, 1835, pp.23-4
(3) Tome I, 1834, Page 333
(4) Tome II, 1841, p.135
(5) Tome II, 1841, p.139
(6) Tome II, 1841, p.113
(7) Nom des habitants qui étaient nés ou résidaient en Californie avant l’annexion américaine de 1846
(8) Né près de Montréal en 1797
(9) Correspondance Sutter-Vioget. L’orthographe est respectée.
(10) Pueblo de San Jose de Guadaloupe, le 15 mai 1848.
(11) Patrice Dillon p.193-4
(12) de Massey, p.223
(13) Derbec, 1er mars 1850, Journal des Débats.
(14) Raousset-Boulbon
(15) A. Haussman, La Semaine, 18 décembre 1850
(16) John Borthwick, p.41
(17) John Borthwick, p.197
(18) Charles Gustave Rivoallan, cit. in Quand la Californie était française, Michel LeBris. Paris : Le Pré aux Clercs, 1999
(19) Francois de Tessan, Promenades au Far West, Paris : Librairie Plon, p.217-8
(20) M.A. Forest, consul gérant
(21) Guide des Français en Californie, p.36
(22) Almanach des Français en Californie pour 1924, p. 61
(23) "Whenever I go back, and I am on the ferryboat crossing the bay to San Francisco, the feeling sweeps over me, the emotion of homecoming, that comes to me only there. _ The seagulls, the water, the sky, the hills, my friendships, associations, memories are there."
(24) Almanach des Français en Californie pour 1924, p. 3
(25) Détail fourni par Yo-Jung Chen. Le nom Dupont était celui d’un officier de l’Armée Américaine de 1846.

Claudine Chalmers a choisi de traiter, pour sa thèse de doctorat (Université de Nice, juin 1991) de "L’Aventure française à San Francisco pendant la Ruée vers l’Or", premier travail à se pencher sur cette période étonnante de la présence francaise en Californie.
Son livre "Splendide Californie, 1786-1900" (Book Club of California, 2000) étudie avec 80 gravures en couleur à l’appui, l’iconographie française du Golden State.

Son article le plus récent, "Regards de Marins français sur la Californie" écrit en collaboration avec Jacques Pèrilhou, spécialiste de l’histoire des marins français dans le Pacifique américain, vient de paraître dans le numéro de juin 2003 de la revue de la Société de Géographie.

Claudine Chalmers est établie à Nevada City, au cœur de la région de l’or, où elle poursuit ses recherches et continue de préparer articles, conférences, expositions et livres. Elle a entrepris de réunir sur un site web, www.FrenchGold.com, des informations utiles à tout historien, généalogiste, amateur d’histoire ou d’images historiques s’intéressant directement à la Californie française.

Dernière modification : 28/07/2011

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